19
fév
08

Shoji Ueda à la Maison Européenne de la photographie

“C’est spirituel”. Le guichet est encore dix mètres de queue plus loin et déjà le flot régulier des visiteurs sortant de l’exposition semble envoyer inlassablement des relents insupportables de connerie et de futilité, m’obligeant à un mépris dont je me serais peut-être passé, mais ce n’est pas certain. Déjà un paragraphe et aucune information utile, ce blog est mal parti. L’exposition devrait avoir plus d’intérêt que ses visiteurs (moi exclus, évidemment) et que mon paragraphe, heureusement.

Étant plus familier avec le milieu du cinéma qu’avec celui de la photographie, le programme de l’exposition (jusqu’au 30 mars 2008, voir ici : http://www.mep-fr.org/actu_1.htm) ne m’inspire pas grand chose, si ce n’est de la curiosité envers ce qui semble être un regroupement de grands noms de la photographie. Parmi eux, Shoji Ueda, champion japonais de la discipline.

Il existe probablement deux catégories de photographes : ceux qui captent une émotion, et ceux qui en construisent une (on pourrait cependant placer dans une troisième catégorie les photographes des menus de Macdo ou des calendriers de la Poste). Evidemment, les choses ne sont pas aussi simples, puisque « l’émotion » d’une photo est très souvent la combinaison de la mise en scène d’un sujet avec la représentation même de ce sujet, mais les photographes penchent le plus souvent vers l’une ou l’autre de ces catégories. On pourrait considérer que la première catégorie, la captation brute d’une émotion, se résume principalement à toute la photo journalistique, même si celle-ci use bien évidemment de la mise en scène. Shoji Ueda, même si il aurait eu je suis sûr de grandes aptitudes à photographier des Big Mac, se situe incontestablement dans la deuxième catégorie, celle des metteurs en scène, si tant est encore une fois que je puisse le réduire à une de mes catégories proclamées.

Certaines personnes maniant le cliché avec la dextérité de Yoda au sabre laser (ou avec ma dextérité à utiliser des métaphores toujours plus ridicules les unes que les autres) auraient vite fait de le ranger dans une vision occidentale du Japon, qui consiste à voir les artistes de ce pays comme d’éternels contemplateurs d’une nature paisible et inviolée (certains le sont probablement). Ueda ne pourrait être plus loin de cette conception. Les paysages de dunes, dont il se sert fréquemment, ne sont pas prétexte à la pratique d’une quelconque philosophie Zen, mais sont l’outil qui lui permet d’exprimer à son plein potentiel son génie de la mise en scène. Les dunes lui fournissent ainsi un double avantage, elles dépouillent l’image d’éléments perturbateurs et indésirables dont le photographe aimerait souvent se passer sans le pouvoir (ce qui le différencie du peintre qui maitrise tous les éléments de son oeuvre), et elles étendent l’horizon à l’infini. Tous les éléments de la photographie sont ensuite millimétrés, et l’équilibre fragile de ses photos semble à tout instant prêt à s’effondrer, si tant est qu’un seul fragment pouvait se remettre à bouger. Mais tout est sous contrôle d’Ueda, dont la présence se ressent à la fois dans le cadre en tant que marionnettiste (il dit d’ailleurs lui-même qu’il cherche à montrer l’intervention volontaire du photographe à l’intérieur d’une photo), et dans les limites du cadre pour insuffler un équilibre quasi magique à l’ensemble.

Que ce soient ses premières photos, dont l’orientation “témoignage” (sujets divers, allant de portraits d’enfants à des cours d’eau) n’empêche en aucune façon une étonnante précision dans le cadre, ou ses photos mises en scène dans les dunes, elles intriguent, fascinent et hypnotisent même de par leur jeu des formes et de l’espace. Je m’arrête la, je ne voudrais pas avoir à dire que c’est spirituel.


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